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Publié le 20/12/2012

La petite fabrique de souvenirs

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« Noël est toujours chargée d’émotions, qu’on le veuille ou non, affirme Serge Hefez, psychiatre, psychanalyste et responsable de l’unité thérapie familiale à la Pitié Salpêtrière. Selon son histoire familiale, des émotions agréables, mais aussi des émotions désagréables peuvent se rejoindre. »


Noël et famille, un couple indissociable

Car on ne sort jamais vraiment de sa famille. « Même à 35 ans, revenir au moment de Noël dans la maison où l'on a grandi nous fait plonger dans l’enfance, reprend Serge Hefez. Répétée chaque année, cette fête est un rituel, facteur de régression. On revit alors de façon très forte les émotions liées à nos 7 ans, par exemple. » Pour certains, c’est agréable de retomber en enfance (on reste le « petit dernier », même à 35 ans passés et deux enfants). Pour d’autres, cela ravive des jalousies fraternelles, des rancœurs, ou encore des tensions au sein du couple des parents…

Noël re-matérialise la famille. « C’est au moment de l’enfance et de l’adolescence que l’on prend conscience qu’on appartient à une famille, ajoute Serge Hefez. Plusieurs générations peuvent se rencontrer pendant cette période, cela resitue l’enfant dans sa généalogie et c’est très important pour la construction de son identité ». Un enfant placé ressentira plus violemment son défaut d’appartenance et sa différence par rapport aux autres. « Il pense à sa famille, mais de façon fantasmée. »


Une identification nécessaire

L’identification aux adultes qui l’entourent est alors très importante. « Un enfant a un fort pouvoir de résilience, explique Serge Hefez. Il va intérioriser des liens avec les personnes familières qui s’occupent de lui. Ce sont des liens moins sécurisants que ceux de la famille, mais ils existent. »

Dans les Villages de la Fondation, les éducateurs sont particulièrement présents pendant les fêtes de fin d’année. « Nous savons que c’est un moment difficile et nous le préparons très en amont, entre professionnels, avec les parents quand c’est possible, et avec les enfants », confirme Estelle Barrot, éducatrice familiale à Clairefontaine. Le discours s’adapte à l’enfant et à ses besoins.  Par exemple, au Relais Jeunes Touraine, il restait seulement deux adolescents au foyer le soir du 31 décembre 2010. «  C’était compliqué car ils se sentaient vraiment différents des autres et leur histoire leur est revenue en pleine figure, raconte Estelle Valois, éducatrice, qui a passé la soirée avec eux. On a réfléchi ensemble à ce qu’on pouvait faire. Finalement, on est allé tous les trois au fast-food puis au bowling. Ils étaient surpris : beaucoup de monde, et notamment des familles, avaient eu la même idée que nous. C’était très sympa et il y a eu des moments émouvants. »


Recréer la magie de Noël

La priorité des professionnels est de transformer ces périodes difficiles en bons moments. Jouer dans la neige, acheter le sapin, décorer la maison, apprendre des chants pour la veillée, boire des chocolats chauds devant la télé… les éducateurs partagent un maximum de choses agréables avec les enfants. Une fête peut être organisée quelques jours avant le 25 décembre afin que tous les enfants du Village, notamment ceux qui peuvent rentrer chez eux le jour de Noël, soient présents. « On met tout en œuvre pour créer une ambiance conviviale», explique Jérôme Garraz, animateur à Bar-le-Duc. En fonction des Villages, les animations prennent différentes formes : une soirée festive avec des spectacles de magie, un repas traditionnel de Noël avec une veillée, un dîner suivi d’une soirée dansante… « C’est l’occasion pour chacun de participer à un projet commun, raconte Jérôme Garraz. On leur propose un Noël comme tout le monde même si cela ne sera jamais un Noël comme à la maison. »


Se souvenir des belles choses

Beaucoup de souvenirs remontent à cette période. En fonction des fratries, les comportements des enfants vont différer. Certains vont pleurer. « Nous leur parlons alors beaucoup de leur papa et de leur maman, explique Estelle Barrot. On essaye de leur faire revivre les bons moments qu’ils ont passé avec eux ». Quand ils le peuvent et quand cela a un sens, les éducateurs peuvent tenter de ramener les enfants à leur histoire. « On questionne les adolescents sur cette période, ajoute Elise Valois. Pourquoi ils aiment Noël, pourquoi ils n’aiment pas et qu’est-ce qu’ils feront à Noël quand, à leur tour, ils auront une famille… »

Noël peut être bénéfique à l’enfant qui est en mesure, avec les figures familières qui l’entourent, de partager des émotions fortes. « L’essentiel est de prendre plaisir d’être avec eux », affirme Estelle Valois. A la fin, il reste toujours des souvenirs de ces instants : chants, discours, photos… « C’est cela qui va aider l’enfant à se construire, à fabriquer des souvenirs et plus tard, à transmettre », assure Serge Hefez.


Dire la tristesse

« Peut-être parce que Noël est la fête de la nativité, elle vous renvoie avec violence votre souffrance quand votre famille est disloquée. Par honte, souvent les enfants taisent leurs sentiments. Il faut au contraire les faire parler : qu’est-ce qu’ils feraient s’ils étaient avec leur famille ce soir-là. Un enfant qui comprend mieux, grandit mieux. »

Catherine Dolto, médecin, haptothérapeute et directrice de la collection Mine de rien/Gallimard jeunesse.