Derrière les chiffres qui tentent de cerner qui sont les enfants confiés à la Fondation ACTION ENFANCE par l’ASE (1), ce sont 1 200 visages, 1 200 vies toutes différentes de par leur histoire et les traumatismes induits pour les enfants et adolescents. Même si cela ne se traduit pas directement dans les statistiques, les équipes éducatives le voient, le vivent, le disent : les enfants arrivent plus éprouvés qu’avant.

Un nombre croissant d’enfants accueillis :

La principale évolution ? La progression du nombre d’enfants et d’adolescents accueillis par ACTION ENFANCE. À la fin de l’année 2025, 1 200 enfants vivaient dans ses 19 Villages d’Enfants et d’Adolescents et leurs services rattachés (familles d’accueil, accompagnement à domicile…). La grande majorité d’entre eux, 940, grandissent avec leurs frères et sœurs. 260 enfants sont accueillis seuls au Village, parce que leurs frères et sœurs vivent dans d’autres structures ou sont devenus autonomes. Aujourd’hui, la Fondation accompagne 50 % d’enfants de plus qu’il y a dix ans. Car le nombre de Villages a rapidement augmenté et les implantations dans l’Hexagone se sont diversifiées. La création de nouveaux Villages répond à un réel besoin de la Protection de l’enfance, où le nombre d’enfants à protéger va toujours croissant. La spécificité d’ACTION ENFANCE – l’accompagnement de fratries sur un mode d’accueil de type familial – en fait une « solution » de choix pour les Départements, en application de la loi Taquet de 2022 qui incite au placement des frères et sœurs ensemble. Cette offre d’accueil ne représente toutefois qu’une goutte d’eau dans l’océan de la Protection de l’enfance : au niveau national, 190 000 enfants sont accueillis dans des foyers d’urgence, des maisons d’enfants à caractère social, des familles d’accueil et des villages d’enfants.

Pourquoi les enfants sont-ils confiés à la Fondation ?  

Dans la quasi-totalité des cas, les enfants sont placés sur décision d’un juge des enfants, parce que le maintien dans la famille présenterait un risque trop élevé pour leur intégrité. Cela représente 90 % des accueils, un chiffre plus élevé que pour l’ensemble de la Protection de l’enfance (80 %). Les mesures administratives, souvent à l’initiative des parents eux-mêmes, ne concernent qu’un enfant sur dix. Le principal motif relevé dans les jugements réfère à des conditions d’éducation compromises (37 %). Le juge peut retenir plusieurs motifs, en complément de cette notion plutôt imprécise. Ainsi, la situation familiale dégradée (27 %), les négligences lourdes (14 %) et les violences physiques et psychologiques (11%). Le décès d’un parent n’entre que pour 4 % dans ce décompte. « Les enfants accueillis à la Fondation sont rarement orphelins à leur arrivée. Même s’il n’est pas rare qu’ils le deviennent pendant leur placement, la situation précaire de leurs parents sur le plan de la santé physique ou mentale en étant la principale cause », précise Sophie Perrier, directrice adjointe de la DIAQ.

« Les grandes lois sur la Protection de l’enfance semblent avoir été écrites pour nous »

Claire Carbonaro Conseillère à la cours de cassation et administratrice d’ACTION ENFANCE

La loi de 2007 a posé les bases : l’intérêt de l’enfant, ses besoins fondamentaux, ses droits. Elle insistait déjà sur la stabilité relationnelle, une valeur au coeur de notre modèle. Avec la loi de 2016, cette logique s’est renforcée : stabilité des parcours, meilleure coordination entre services, et surtout, maintien des liens au sein de la fratrie.
Sur ce point, nous étions précurseurs. Cette même loi a fait du Projet pour l’enfant un document légal, co-construit avec les titulaires de l’autorité parentale et révisé régulièrement. Nous nous y sommes pleinement conformés, en plaçant l’enfant au centre de chaque décision.
Enfi n, la loi Taquet de 2022 est venue renforcer le rapprochement des fratries et mettre fi n aux « sorties sèches », ces situations où un adolescent, accueilli depuis l’enfance, se retrouvait livré à lui-même le jour de ses 18 ans.
Nous en sommes convaincus depuis longtemps : la majorité n’est pas une preuve d’autonomie. C’est précisément l’objet d’ACTION+, qui accompagne les jeunes gens au-delà de 18 ans dans leurs projets d’avenir. Ces évolutions législatives n’ont pas changé notre cap, elles l’ont confi rmé. Et elles ont contribué à faire des Villages d’Enfants et d’Adolescents un modèle de plus en plus reconnu et sollicité par les Conseils départementaux à travers toute la France.

À quel âge les enfants arrivent-ils ? Combien de temps restent-ils ?

L’âge moyen des enfants accueillis dans les Villages ACTION ENFANCE est de 11 ans. Une moyenne qui masque de grands écarts, puisque la Fondation accueille des tout petits comme des adolescents, et même des jeunes majeurs là où les Départements étendent leur protection jusqu’à 21 ans. Parmi eux, certains, même très jeunes, ont déjà connu quatre ou cinq placements. Dans les Villages d’Enfants et d’Adolescents, entourés d’éducatrices/teurs familiaux et d’équipes pluridisciplinaires, ils parviennent à se poser et se reconstruire. Certains adolescents sont placés pour la première fois à 16 ou 17 ans, avec des situations déjà très enkystées, pour lesquels il faut mettre en place, en un temps record, un parcours de soins, un projet professionnel et un accompagnement vers l’autonomie.
Les durées de placement à la Fondation varient autant que les histoires : un ou deux ans pour les uns, toute une enfance pour les autres. Ce jeune homme parti l’année dernière après avoir passé seize ans au sein de la Fondation en est l’illustration la plus éloquente. La durée moyenne s’établit à quatre ans – une statistique bien trop lisse au regard de certains parcours. ACTION ENFANCE y répond en proposant à chacun les modalités d’accueil et de soutien adaptées à ses besoins. Accompagner chaque enfant et adolescent dans une continuité de parcours et de lien est un des principes fondamentaux de la Fondation.

Le profil des enfants a changé

Pascal Tual et Anne-Laure Maratray Psychologues du Village d’Enfants et d’Adolescents d’Amboise

Est-ce que le profil des enfants a changé ?
Oui, sans aucun doute, répond Pascal Tual, psychologue au Village d’Enfants et d’Adolescents d’Amboise depuis 25 ans. Les enfants arrivent beaucoup plus tardivement, après que des mesures d’accompagnement en milieu ouvert ou des placements à domicile ont été mises en place sans succès. Nous sommes également amenés à monter beaucoup plus de dossiers MDPH pour des enfants dont les troubles n’ont pas été diagnostiqués. Entre le psychologue, pédopsychiatre, psychomotricien, orthophoniste, certains ont jusqu’à trois rendez-vous médicaux par semaine ! »
Anne-Laure Maratray, psychologue au Service de semi-autonomie d’Amboise le confirme. « Le suivi psychologique et psychiatrique étant plus difficile à organiser, les enfants ont de plus en plus souvent des prescriptions de médicaments. Par ailleurs, je n’avais jamais vu autant de jeunes avec
une protection de type curatelle à la sortie. Nous instruisons des dossiers d’allocation pour adultes handicapés afin qu’ils ne se retrouvent pas sans ressources à leur sortie. Un jeune homme de 19 ans accueilli au Service d’accompagnement renforcé attend qu’une place se libère dans un foyer de vie. Ce n’était pas le cas, il y a quinze ans. »

Santé : un enjeu à fort besoin

Maîtresse de maison dans des services d’adolescents et de jeunes majeurs d’ACTION ENFANCE depuis 2000, Djeneba Sissoko partage son expérience : « Nous avons des enfants qui vont bien et qui travaillent très bien. D’autres ont des pathologies graves ou des troubles du comportement. Ils sont très différents les uns des autres. » En effet, s’il est un domaine où la fragilité des enfants accueillis s’est accentuée, c’est bien celui de la santé. « Les enfants qui nous sont confiés ont des besoins de santé importants », confirme Jamel Senadji, directeur du Village de Châteaubriant. À leur arrivée, certaines fratries n’avaient pas vu de médecin depuis cinq ans. Ophtalmologue, dentiste, vaccination : tout est à reprendre. Au-delà des soins de base, les troubles psychiques liés aux traumatismes subis sont très présents : troubles du sommeil, déficit de l’attention, troubles du comportement, hyperactivité, avec des répercussions sur les apprentissages et la scolarité. Les maladies chroniques, parfois invalidantes, sont aussi plus fréquentes.

« La Fondation est reconnue par les services de l’ASE pour sa capacité à accompagner des enfants qui ont connu des négligences et des maltraitances lourdes au sein de leur famille », analyse Sophie Perrier. « De tout temps, nous avons connu des enfants qui avaient des difficultés. Mais pas avec cette violence. Les terreurs et les réveils nocturnes, je n’ai pas souvenir de cela ! Dans la maison, je m’occupe de deux enfants qui font des crises en permanence. C’était beaucoup plus rare autrefois. Ceux qui arrivent depuis quelques années sont beaucoup plus éprouvés », souligne Chrystèle Pelard, éducatrice familiale au Village d’Amilly depuis 21 ans. Grâce à la générosité de ses donateurs, la Fondation peut proposer des thérapies alternatives – sophrologie, équithérapie, médiation animale – en complément d’une prise en charge psychologique ou pédopsychiatrique.
Avec, parfois, des résultats spectaculaires, en lien avec un accompagnement éducatif quotidien soutenu, dossier comme cet enfant apaisé par la pratique du poney après des années de crises violentes. Mais tout ne se résout pas aussi facilement. « Nous accompagnons des problématiques lourdes, pour lesquelles il nous est de plus en plus difficile de trouver les partenaires experts. Il ne faut jamais oublier les traumatismes que ces enfants victimes ont subis ! », rappelle Élisabeth Héard, directrice du Village d’Enfants et d’Adolescents de Clairefontaine. Exerçant depuis une trentaine d’années auprès de l’enfance en danger, elle soulève là un point critique : la crise de la Protection de l’enfance croise celle du handicap et de la médecine psychiatrique. « Les ITEP(4) débordent et certains postes de pédopsychiatres ne sont pas pourvus », lance Pascal Tual, psychologue au Village d’Enfants et d’Adolescents d’Amboise. Conséquence, les enfants ne sont pas tous pris en charge à temps complet par ces établissements spécialisés.

Les enfants sont aussi de plus en plus nombreux à se voir prescrire des psychotropes : 20 % des 30 enfants lors de l’ouverture des Villages du Finistère par exemple. « Pour les éducateurs, c’est beaucoup plus lourd et ce n’est plus tout à fait le même métier ». En soutien, les équipes éducatives peuvent être formées aux premiers secours en santé mentale.

Des accompagnements plus lourds  

Ces situations de santé très dégradées se reflètent dans les chiffres du handicap.

À l’échelle nationale, 15 % des jeunes accueillis dans un établissement de l’ASE bénéficient d’une reconnaissance de handicap par une maison départementale des personnes handicapées (MDPH)(5) — soit sept fois plus qu’en population générale. Chez ACTION ENFANCE, ce taux s’élève à 20 % et dépasse les 40 % dans plusieurs Villages comme dans le Finistère, à Châteaubriant ou à Clairefontaine, par exemple. « Lorsque nous avons ouvert de nouvelles places, l’ASE ne nous a présenté que des dossiers d’enfants ayant une reconnaissance MDPH ou des troubles psychiques », témoigne Élisabeth Héard. Les conséquences sont multiples : scolarisation compliquée, charge de travail et charge mentale alourdies pour les équipes. Récemment, cette professionnelle aguerrie s’est vu refuser la prise en charge par les pompiers puis par les services d’urgence d’une jeune fille qui se mettait en danger, en raison même de la violence de la crise ! Rapidement, néanmoins, elle a pu obtenir une consultation auprès du dispositif Méristème. Cette structure de soins, créée en 2020 avec le concours de la Fondation, réunit dans un même lieu une équipe médicosociale pluridisciplinaire qui intervient dans la prise en charge des enfants placés aux problématiques de santé complexes.

Élisabeth Héard Directrice du Village d’Enfants et d’Adolescents de Clairefontaine

Le sujet n’est pas d’accepter ou de refuser des cas complexes mais de pouvoir combiner nos forces avec des partenaires pour accompagner et aider les enfants qui sont en souffrance.

Quels liens avec les parents et les familles ?

Lorsqu’un enfant est confié à la Fondation, le jugement précise la nature des relations que ses parents peuvent avoir avec lui. Le père, la mère ou les deux, mais aussi parfois une tante ou un grand-parent, peuvent avoir des droits de visite et/ou d’hébergement. Ceux-ci peuvent évoluer pendant la durée du placement, être durcis ou assouplis. C’est pourquoi il est difficile de tirer des statistiques.
De plus, avoir un droit de visite ou d’hébergement ne veut pas dire grand-chose en soi : tout dépend de la fréquence qui peut être hebdomadaire ou réduite à une ou deux fois par an. Les visites peuvent être libres, accompagnées ou médiatisées, durer une heure ou toute une journée, s’exercer à proximité du Village ou au domicile du parent. Pour accompagner la famille et les enfants au plus près de leurs besoins, le service « ACTION Parentalité Clairefontaine » (ex MAPES) organise la visite en présence de tiers pour les trois Villages ACTION ENFANCE du Département de Seine-et-Marne. Ces visites encadrées sont de plus en plus nombreuses, alors que les visites libres diminuent. Ce service a également pour mission de préparer le retour en famille après plusieurs années de placement. En termes de droits d’hébergement, seul un enfant sur quatre peut dormir chez un de ses parents ou un membre de sa famille. Cela veut dire que trois enfants sur quatre accueillis dans les tantes ou un grand-parent, peuvent avoir des droits de visite et/ou d’hébergement, seul un enfant sur quatre peut dormir chez un de ses parents ou un membre de sa famille. Cela veut dire que trois enfants sur quatre accueillis dans les Villages ACTIONENFANCE ne passent pas de soirée ou de nuit hors de leur Village, hormis lors d’invitations chez des amis, pour expérimenter autre chose que le quotidien partagé avec leurs éducatrices/teurs familiaux.
C’est pour cette raison que la Fondation soutient le parrainage. Nous y consacrerons le dossier du prochain numéro de Grandir Ensemble.

Pourquoi le Village d’Enfants et d’Adolescents ?

Le modèle du Village d’Enfants et d’Adolescents fondé sur un cadre de vie de type familial et un quotidien partagé avec les éducateurs offre notamment un cadre de vie stable et à taille humaine aux enfants.