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Publié le 23/01/2013

Placer un enfant : pour quelles raisons ?

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En France, le secteur de la protection de l’enfance est organisé autour de la distinction entre les situations de « danger » pour la santé, la moralité et l’éducation de l’enfant, ce qui amène à des mesures judiciaires (placement direct après décision du juge des enfants) et les situations de « risques de danger », qui débouchent sur une prise en charge administrative (placement par un inspecteur de l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE) en concertation avec les parents). Dans les faits, les enfants et les jeunes sont confiés aux mêmes établissements. Neuf fois sur dix, le placement des enfants de moins de 18 ans relève d’une décision judiciaire, tandis que pour les jeunes majeurs, il s’agit à 95 % de mesures administratives ou, très marginalement, de décisions de la Direction de la protection judiciaire de la jeunesse. Après un pic constaté au début des années 2000, le nombre de placements s’est stabilisé au dessous de 150 000 depuis quelques années.

 

Carence ou maltraitance?

Aux XVIII et XIXe siècle, c’est par dizaines de milliers que les familles abandonnaient leurs enfants. En cause, la pauvreté extrême. A la fin du XIXe siècle, quelques affaires retentissantes font prendre conscience de la maltraitance infligée par certains parents indignes. « On s’inquiète du fait que la famille naturelle puisse être potentiellement dangereuse », note l’historienne et démographe Catherine Rollet.

Aujourd’hui, pour quels motifs place-t-on les enfants ? Les carences éducatives, les difficultés psychologiques ou psychiatriques des parents, les conflits familiaux, l’alcoolisme ou la toxicomanie d’un ou des deux parents, la maltraitance (violence physique ou psychologique, inceste, abus sexuels, absence et négligence de soins...) sont les cinq raisons prépondérantes d’une décision d’accueil ou de placement, constatait le rapport Naves-Cathala (1). Les enfants placés sont souvent issus de familles qui connaissent beaucoup de difficultés. « Une grande majorité de parents maltraitants souffrent de troubles psychologiques, de carences affectives et ont eux-mêmes été victimes de violences physiques ou morales. De plus, une majorité de parents concernés par les situations de placement connaissent des situations précaires, en termes de logement et d’emploi », observe Benjamin Dénechau, du département des sciences de l’éducation de l’Université de Bordeaux 2 (2).

S’il est très difficile de disposer de statistiques à l’échelle du pays sur les raisons qui ont amené à placer les enfants, une enquête réalisée dans le département des Yvelines sur 541 enfants apporte quelques éclairages. Le risque éducatif et les carences éducatives sont évoqués pour trois enfants sur quatre, le risque pour la santé psychologique de l’enfant, pour 43 % des enfants, le risque de mise en insécurité dans 35 % des cas. Pour un enfant sur trois, les conflits de couples ou les problèmes psychopathologiques des parents sont à l’origine de la mesure de placement. Enfin, les personnes à la source du risque sont d’abord des membres de la famille (cités dans 86 % des cas) et dans une moindre mesure, l’enfant lui-même (17 %).


Des conséquences psychologiques et intellectuelles

« Il est nécessaire de s’entendre sur les notions de maltraitance et de carences, pour limiter la polémique, relève Philippe Fabry, formateur à l’Institut Régional de Travail Social de Paris Ile-de-France. Les deux ont des effets très comparables : un jeune enfant abandonné peut montrer les mêmes signes qu’un enfant maltraité sexuellement. Par ailleurs, ces deux notions peuvent être les deux faces d’une même incapacité d’un parent à contrôler ses actes. » Et à agir en adulte protecteur.

« Les chiffres ne manquent pas sur le nombre d’enfants en situation de risque ou de danger, mais rien n’existe sur l’état  des enfants », s’insurge le Pr Maurice Berger, chef de service en psychiatrie de l’enfant au CHU de Saint Etienne. Il relève que parmi les enfants confiés à la protection de l’enfance et accueillis dans son service, près de huit patients sur dix souffrent d’une déficience intellectuelle, mais que celle-ci n’a le plus souvent pas été évaluée. Et il dresse ce constat alarmant : « Les redoublements répétés et l’échec scolaire suivis d’une orientation vers l’éducation spécialisée sont envisagés comme une fatalité. Un nombre important d’enfants manifestent une violence rare rendant impossible leur insertion dans un groupe. Enfin un nombre important d’enfants présentent des troubles psychiatriques. » Selon lui, ce n’est pas le développement intellectuel et affectif qui est au centre des préoccupations, mais la protection du concept de la famille, reposant sur une certaine idéologie du lien familial.


Protéger dans la durée

Dans ces circonstances, les structures d’accueil sont confrontées à des situations de plus en plus délicates. Le placement vécu comme une injustice, le fantasme du parent absent (aussi maltraitant ou négligent soit-il, c’est avec lui que l’enfant a construit ses premiers repères) peuvent rendre les enfants extrêmement violents contre eux-mêmes, contre les adultes qui suppléent à la fonction parentale, contre les autres d’une façon générale. Selon le Pr Berger, «il existe deux dangers pour l’enfant: celui d’être soumis à des parents négligents, maltraitants, délirants, et celui de n’avoir à disposition aucun lien stable lui permettant de construire sa personnalité. »

Suffit-il de confier un enfant à une institution pour le protéger ? « L’enfant a besoin d’établir un lien stable avec un adulte stable qui offre une figure parentale de référence. Comment l’envisager alors même que la loi impose que les décisions de placement soient révisées au maximum tous les deux ans ? » Ce que souligne la directrice d’établissement d’accueil : « la commande sociale voudrait que les placements aboutissent rapidement à un retour. Alors que paradoxalement, il y a nécessité de soin et de temps pour obtenir les chances d’un hypothétique retour. »

(1) rapport de Pierre Naves, Bruno Cathala et Jean-Marie Deparis pour le ministère de l’Emploi et de la Solidarité – 2000.
(2) Séminaire Oned – octobre 2008

  

QUELQUES CHIFFRES

En France en 2011

  • 297 200 mineurs et jeunes majeurs de moins de 21 ans ont été pris en charge par l’Aide Sociale à l’Enfance (placements et assistances éducative), soit en moyenne 1,8% de la classe d'âge.
  • Les placements représentent la moitié environ de ces mesures (148 500 enfants), dont 74% relèvent d'une décision judiciaire.
  • Les enfants confiés à l’ASE ont 12 ans en moyenne. La moitié de ces enfants sont âgés de 11 à 17 ans, 14 % des enfants ont moins de six ans et 14 % sont majeurs.
  • Fin 2011, plus de la moitié de ces enfants (68 800) étaient hébergés en famille d’accueil, et 38 % (50 500) en établissement public relevant de l’ASE ou du secteur associatif habilité et financé par elle.

 

(Source: "Les bénéficiaires de l'aide sociale départementale en 2011", DREES (nov. 2012) 

  

En savoir plus
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Consulter le blog www. philippe.fabry.eu
Biblio: « L’échec de la protection de l’enfance », Pr Maurice Berger. Ed. Dunod.